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Le jardin des deux tours
Cet ensemble d'inspiration médiévale s'articule autour de 6 thèmes :
De nombreux éléments typiques de l'époque s'y retrouvent : plessis, claies, treillis, taille en plateau, cultures en surélévation, fontaines, banquettes d'amour et prés fleuris.
Le jardin d’accueil : le berceau de vigne
Deux plantes magiques des sorcières et des enchanteurs montent la garde devant la porte du Jardin des deux Tours : la sauge qui sauve de tous les maux et l'alchémille, plante mythique des alchimistes. Au pied de l'escalier, la verveine, le pavot ou la ciguë nous rappellent l'importance de la magie au Moyen Age. Plantes qui tuent ou qui guérissent, leur pouvoir et celui de ceux et celles qui en connaissaient les propriétés faisaient peur. La belladone, la jusquiame, l'aconit tue-loup entraient dans les potions magiques qui faisaient s'envoler les sorcières. La joubarbe, protectrice contre la foudre, est recommandée. Quant à la mandragore, pour ne pas succomber à la malédiction que son cri jette sur celui qui l'arrache, on y attache un chien noir affamé pour l'extraire du sol. Sa racine à forme humaine procure à son possesseur abondance et fécondité. Les plus recherchées étaient celles poussant au pied des gibets …
Quelques plantes indispensables au quotidien étaient cultivées généralement à l'extérieur des murs. Les plantes textiles comme le lin ou le chanvre fournissaient, avec la laine, l'essentiel des tissus. Le coton et la soie, venus d'Asie, étaient en effet très chers et seuls les plus riches pouvaient se les procurer. Les capitules crochus des fruits de cardère à foulon servaient à carder la laine. La saponaire fournit un substitut au savon. Diverses plantes tinctoriales donnaient des couleurs aux tissus. Parmi les plus recherchées, les racines de garance colorent les fibres en rouge, les feuilles de pastel en bleu, le genêt des teinturiers en jaune. Les teintures, qui nécessitent diverses opérations dont le mordançage des fibres pour fixer les colorants, étaient cependant le plus souvent réservées aux riches. Les gens du peuple se contentaient des tons naturels des fibres ou de teintes plus faciles à produire mais moins résistantes comme le jaune ou le brun.
La culture des céréales est à la base de l'alimentation. On cultive différents blés, terme générique qui désigne le froment, l'avoine, l'orge, l'épeautre, le seigle et le millet. Le sarrasin ou blé noir, n'est pas une graminée, mais appartient à la famille des polygonacées. C'est un cousin de l'oseille ou de la rhubarbe. L'épeautre cultivé à l'époque carolingienne est progressivement remplacé par le froment, qui devient la céréale la plus cultivée au Moyen Âge classique. On en fait du pain blanc, le plus recherché. Les plus pauvres se contentent de pain bis. L'avoine sert de fourrage pour le bétail, mais on en fait aussi des bouillies, alors que l'orge entre dans la composition de la cervoise.
Boire au Moyen Age n'est pas toujours simple. L'eau potable est rare. Tous les villages ne disposent pas d'une source ou d'une rivière. L'eau des puits est souvent nocive, polluée et source de maladies. Enfin, l'eau pure n'est pas facile à conserver longtemps, vu le type de récipients dont on dispose. Important facteur de transmission d'épidémie, l'eau était véritablement dangereuse. Pour éviter ce risque, mieux valait boire des boissons "saines", issues de la fermentation alcoolique. Si les riches et les nobles préfèrent le vin, le peuple boit du cidre, de la cervoise ou de la bière, préparés à partir de malt, souvent de l'orge germé et fermenté. Dans les monastères, la bière est considérée comme remède souverain. Plusieurs plantes amères entraient dans sa composition, comme la gentiane, l'absinthe, la sauge et bien sûr, des fleurs de houblon. Mais la boisson la plus recherchée au Moyen Age, également la plus chère, c'est le vin. Issue de la tradition latine, la culture de la vigne s'est développée en Gaule dès l'époque romaine. Les premières traces de viticulture mosane remontent à la période mérovingienne. De Namur à Liège, des vignobles s'installent sur les coteaux de Meuse. Quelques pieds poussent sur le berceau de bois. La vigne est considérée comme un symbole de vie, de rédemption, de fécondité, d'abondance. Quant au berceau, il évoque tout à la fois la voûte céleste et ses félicités et les coins secrets et ombragés où aiment à se cacher les amours parfois clandestines des amants.
Nous voilà plongés dans l'univers symbolique du Moyen Age. Traversons le berceau de vigne pour entrer dans l'intimité du jardin et commencer notre parcours initiatique au cœur de la pensée médiévale.
Le viridarium, le verger cimetière
Dans les monastères, le verger est souvent planté dans le cimetière. Tous les deux sont d'ailleurs repris sous le même terme de Viridarium. Les arbres, plantés entre les tombes discrètes et parfois même anonymes, revêtent ainsi un symbolisme puissant, plongeant leurs racines dans le royaume des morts et élevant leur cime vers le ciel. C'est également dans le verger, tapissé d'herbes et de fleurs de prairie, que sont installées les ruches, fournissant le miel et la cire.
Déjà connue dans l'Antiquité, la greffe est largement pratiquée au Moyen Age, parfois de manière curieuse. Ainsi, le Mesnagier de Paris préconise de greffer une vigne sur un cerisier pour produire du raisin en mai. Il existe plusieurs types de greffes, dont principalement la greffe en couronne et la greffe en fente.
La taille en espalier étant encore inconnue, les arbres sont soit travaillés en haute tige soit taillés en plateau ou en coupe. Aux côtés des pommiers, des poiriers et des cognassiers, on trouve des espèces dont l'utilisation des fruits est aujourd'hui presque oubliée comme le cormier, le cornouiller, l'aubépine ou le mûrier noir. Beaucoup de fruits étaient issus de la cueillette sauvage, comme les mûres ou les fraises des bois, seule variété de fraises connue chez nous.
L’hortus, le jardin de potherbes
Dans les abbayes et les châteaux, les jardins intérieurs fournissent tout ce qui va permettre l'autonomie au sein des murs. Les plantes maraîchères de grandes cultures, tout comme les céréales, sont cultivées à l'extérieur, à la campagne, dans les champs ou dans les courtils attenant aux fermes. Au potager, on cultive les plantes pour l’alimentation quotidienne et plus particulièrement, pour le "pot", chaudron où l’on prépare potages et potées à base de potherbes. La culture se fait en bacs surélevés. Cette pratique semble avoir été largement utilisée pour favoriser le réchauffement de la terre et un bon drainage, faciliter la culture et assurer une certaine protection contre les prédateurs. Les bacs sont de forme rectangle ou carrée, cette dernière étant considérée comme parfaite puisque basée sur le chiffre 4. La symbolique accordée à ce chiffre est importante : les 4 directions, les 4 saisons ou les 4 périodes de la vie de l'homme : l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte et la vieillesse. La disposition des parterres est régulière, ce qui facilite l'irrigation. Cette partie du jardin est close par une claie de rondins, sur laquelle poussent des vignes, des mûres et, plus loin, des courges. Un des éléments important de ce jardin est la fontaine à quatre jets, source de vie et allégorie des quatre fleuves du Paradis.
La cuisine médiévale
Dans les monastères, la Règle impose la frugalité et le menu est le plus souvent maigre. Peu ou pas de viande, sauf pour les malades, du poisson, des légumes ou des fruits composent l'essentiel du repas des moines. Se nourrir de légumes, c'est partager le sort des plus pauvres, ce qui en soit est une preuve d'humilité, tout comme travailler la terre, pour ces moines souvent issus de familles seigneuriales. La religion interdisait de consommer de la viande les jours maigres. En comptant les carêmes et les jeûnes, on arrive à près de 150 jours maigres par an. Ces jours-là, le poisson était à l'honneur, symbole primitif chrétien et nourriture "froide" apte à calmer les ardeurs dans ces périodes d'abstinence.
Hors des murs des monastères, le menu des seigneurs est sensiblement différent de celui des vilains. Ils utilisent des épices coûteuses que le peuple peut rarement se permettre d'acheter. Contrairement à ce que l'on affirme souvent, l'utilisation des épices n'avait pas pour but de masquer le goût de la viande avariée. Très chères, véritables signes extérieurs de richesse, elles étaient utilisées par goût, par mode et par une subsistance des pratiques culinaires des Romains. Elles sont présentes en quantité dans les plats sucrés et salés et même dans les vins et boissons, sur les tables de ceux qui peuvent se le permettre. Les plus utilisées sont le poivre, la cannelle, le gingembre, la cardamome, les clous de girofle, la muscade, le cumin, les amandes, le sucre ou le safran, mais il en existe beaucoup d'autres. Certaines épices, sauces ou préparations ont complètement disparu aujourd'hui comme la sauce cameline ou le verjus. Leur prix et leur rareté font partie de leur succès. Ainsi, le poivre, cher mais courant, est remplacé sur les tables royales et princières par les graines de paradis et le poivre long. La cuisine de tous les jours, principalement faite de viandes rôties, plats en sauce, de ragoûts et de pâtés, est goûteuse et raffinée. Tant les saveurs que les couleurs des plats sont subtiles et précises, et témoignent d'une recherche très poussée d'harmonie gustative.
La viande est consommée en abondance, et l'on trouve sur les tables aisées des plats de prestige comme le paon, le faisan ou le cygne. Au menu : poularde, oie, canard mais aussi sanglier, cerf et chevreuil. Poulet, mouton ou bœuf complétaient les menus plus modestes, ainsi que, bien entendu, le porc. Les poissons étaient aussi fort prisés : sole, turbot, truite ainsi que carpe, anguille, perche, brochet. La pêche au saumon, poisson royal par excellence, était un privilège seigneurial. Les escargots, les grenouilles et les écrevisses étaient également consommés. Morues, maquereaux, harengs et baleine étaient salés ou fumés.
Les familles les plus modestes achètent, quand elles le peuvent, les produits préparés par les charcutiers et rôtisseurs, boulangers et pâtissiers, qui vendent des pâtés de viande et de poisson. Les paysans, eux, mangent surtout des légumes et des céréales, même si les perdrix, pigeons, bécasses, cailles, et petits oiseaux tels que merles, grives et ortolans font aussi parfois partie du menu, tout comme les œufs et le fromage.
Il existe une véritable hiérarchie sociale des végétaux : plus ils poussent loin de la terre, plus ils sont "nobles". Tout ce qui pousse dans le sol, considéré comme impur, est laissé aux vilains. Même si la gent seigneuriale considère les légumes comme vulgaires, ils ont néanmoins une place importante dans l'alimentation quotidienne de la population. On trouve sur les marchés beaucoup de légumes racines, comme le chervis, la raiponce, le panais, le maceron, le navet ou la carotte qui était blanche ou jaunâtre. La potée se compose aussi de légumes feuilles tels que choux, poireau, arroche, chicorée ou chénopode et de cardon, bette ou poirée. Des aromatiques viennent donner du goût à l'ensemble, comme les moutardes, la roquette, l’oseille, remplaçant tant bien que mal les si convoitées épices, et bien entendu, les aulx, oignons et échalotes. Les verdures ou salades comme la laitue, le céleri et le cresson ne seront en vogue qu'après le XIVème. Elles sont accompagnées de sauces chaudes, sorte de vinaigrette à base de verjus, jus de raisins verts cueillis avant maturité.
Les paysans se contentent généralement de soupe : une tranche de pain trempée dans un bouillon d'herbes et de légumes secs tels que pois chiches, lentilles, fèves, doliques mongettes ou diverses sortes de vesces et de gesses. Les lentilles et les pois chiches, comme bon nombre de nos plantes cultivées, viennent du Croissant fertile, zone du Moyen-Orient située entre le Tigre et l'Euphrate. Au départ, l’appellation « légume » était réservée aux graines séchées extraites des gousses de légumineuses que l'on consommait cuites. Par extension, le terme s'est appliqué à tous les végétaux cuits puis à tous les végétaux cuisinés salés.
Si les potirons et les courgettes viennent d'Amérique, melons, pastèques et concombres sont par contre déjà cultivés chez nous, tout comme les gourdes et les coloquintes. Ces dernières ne sont pas utilisées pour la consommation, mais pour leurs propriétés médicinales purgatives. Les gourdes, elles, une fois séchées, servaient de récipients, de vases, de coupes et d'amphores de réserve.
La conservation des aliments était une grande affaire. Les famines, les guerres et les difficultés de transport obligeaient à d'importantes réserves, dans des conditions d'entreposage précaires. Différents types de préparations permettaient de maintenir les aliments. Salaisons, viandes et poissons fumés, conserves dans la graisse ou dans l'huile, fromages, confits, légumes et fruits secs emplissaient les combles et les caves, aux côtés des précieuses barriques de vin.
L’herbularius, le jardin des simples
Le terme jardin des simples vient de l'appellation latine Simplicis Medicinae, désignant les remèdes à base d'une seule plante, et donc considérés comme simples, par opposition aux préparations complexes de la médecine savante. Connues depuis l'Antiquité, celles-ci pouvaient contenir des dizaines de constituants divers. Plus de 60 espèces sont présentes dans ces parterres, mais beaucoup d'autres plantes du jardin possèdent également des propriétés médicinales. Sainte Hildegarde von Bingen décrit, au XIIe, plus de 300 plantes médicinales.
La pharmacopée médiévale compte plusieurs classes de remèdes. La plupart des plantes ayant plusieurs usages, leur classification est malaisée. Les connaissances de l'époque, influencées par les croyances et les traditions, ne correspondent pas toujours aux réelles propriétés des plantes. Certaines plantes ont tellement de vertus qu'on les considère comme des panacées. Vous en trouverez quelques-unes dans ce jardin. Cette recherche du médicament universel est typique de la pensée moyenâgeuse, et rejoint les idées alchimistes liées à la pierre philosophale. C'est le cas de la sauge. Son nom vient du latin Salvare qui signifie sauver. On disait jadis que ceux qui avaient de la sauge au jardin voyaient moins le médecin! D'après Sainte Hildegarde, elle est antiseptique, apéritive, désodorisante, elle soulage les maux de tête, de ventre, les pertes urinaires et les hémorragies. Autre panacée, l'absinthe, soigne la goutte, les maux de poitrine, de reins, de dents et d'oreilles, la mélancolie et les problèmes de vue, facilite la digestion, purge, renforce les poumons et réconforte le cœur!
Les plantes luttant contre les parasites ou le venin sont précieuses. Ainsi, la tanaisie éloigne les parasites des animaux et du linge. Le pyrèthre est un insecticide efficace. La balsamite ou le dompte venin étaient utilisés, entre autre, comme antidotes au venin. Parmi les plantes fébrifuges, figure la matricaire, la benoîte, la reine des prés ou la germandrée, aussi appelée chasse-fièvre. Les propriétés adoucissantes, émollientes des molènes ou des mauves sont utilisées pour soulager les affections respiratoires. La pulmonaire doit son nom et sa réputation à ses feuilles qui, ressemblant à des alvéoles pulmonaires, se devaient de soigner les poumons. Le nom latin de l'agripaume, Leonorus cardiaca, indique clairement ses propriétés cardiaques. C'est également une plante de femme, "excitant les mois des femmes" tout comme l'armoise ou la mélisse. Cette dernière joue aussi favorablement sur la goutte, comme la podagraire, appelée herbe aux goutteux.
Les vulnéraires, ou plantes cicatrisantes, sont indispensables pour le soin des plaies. Elles agissent de manières diverses, par leurs propriétés adoucissantes comme la consoude, ou astringentes comme la bardane. L'huile rouge de millepertuis, connue aussi pour éloigner la mélancolie, soulage les brûlures. La chélidoine, outre son action présumée sur la bile, guérit les verrues et ulcères, tout comme la bryone. Extrêmement toxique, elle doit une partie de son succès à la ressemblance de sa racine avec celle de la mandragore, qu'elle falsifiait parfois. Elle était également utilisée en usage interne, ainsi que l'épurge, comme purgatif puissant et ce malgré les risques pour le patient.
Les plantes et la médecine
Lieu d'accueil des pauvres et des malades, les monastères offrent des soins selon le précepte de Saint Mathieu : "Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux". Moines médecins et infirmiers s'occupent de l'infirmerie. Le moine apothicaire gère la réserve de drogues. Le jardin de plantes médicinales se situe en général tout près de l’apothicairerie ou de l'infirmerie. 16 à 20 plantes y sont cultivées en moyenne. On y trouve des plantes de première nécessité, plus rares ou difficiles à trouver dans la nature. La plus grande partie des plantes nécessaires à la fabrication des remèdes est issue de la cueillette dans la nature. Les autres drogues nécessaires au fonctionnement des hôpitaux et infirmeries sont achetées aux épiciers ou échangées avec d'autres abbayes. Vers le XIe, la médecine va peu à peu se laïciser, grâce entre autre à la création de l'école de Salerne. Les épiciers et marchands de drogues laïcs vont se spécialiser et devenir apothicaires.
La médecine du Moyen Age se base sur la théorie antique des humeurs qui prône que la santé résulte de l'équilibre des quatre humeurs présentes dans le corps : le sang, la pituite, la bile jaune et noire, qui correspondent à quatre éléments et propriétés : le feu qui est chaud, l'air sec, la terre froide et l'eau humide. Chaque chose peut être définie par ses qualités : chaud, froid, sec ou humide. Ainsi, la lavande et le pissenlit sont chauds et secs alors que le sureau yèble et le souci sont froids et humides. Les maladies elles-aussi sont classées de la même manière. Selon un des principes d'Hippocrate, on soigne le mal par son contraire. Les fièvres étant considérées comme chaudes sont soulagées par des remèdes considérés comme froids, comme la spirée et le saule qui poussent tous les deux à proximité de l'eau. La philosophie du Moyen Age est profondément influencée par l'idée que les remèdes, considérés comme d'essence divine, portent en eux l'indication de leurs propriétés. La pulmonaire dont les feuilles portent des marques blanches en forme d'alvéole soigne les poumons. La chélidoine, dont le suc jaune et amer peut évoquer la bile, est censée soulager les problèmes hépatiques. La plupart des plantes doivent être cueillies selon un rituel bien établi, à des dates précises et souvent accompagnées de prières.
Sur le chemin de Saint-Jacques
Entre le XIe et le XIVe siècle, le phénomène des pèlerinages pousse chaque année sur les chemins plusieurs centaines de milliers de pèlerins. Durant tout le Moyen Age, pèlerinages et croisades marquent l'histoire de nos populations et vont laisser des traces dans le paysage. Sous l'impulsion des grandes abbayes, des itinéraires de prédilection se créent peu à peu, jalonnés d'hôtel-dieu et de chapelles. Les routes sont entretenues, on construit des ponts et des structures d'accueil. Si les contacts entre lettrés occidentaux et arabes sont bien antérieurs aux Croisades, le développement des pèlerinages va néanmoins favoriser la dispersion du savoir et des techniques à travers toute l'Europe, générant une amélioration des conditions de culture.
Le pèlerinage de Compostelle comptait parmi les 3 grands pèlerinages que se devait de faire tout bon chrétien qui en avait les moyens. La route était dangereuse et semée d'embûches. Il n'était pas rare de mourir en route. Ceux qui atteignaient leur but recevaient une coquille, insigne d'un homme nouveau. Devenue signe distinctif, elle servait de gobelet tant pour boire que pour demander l'aumône. A sa vue, la charité devenait un devoir.
Lorsqu'ils prenaient le chemin de Saint Jacques de Compostelle, en arrivant dans le Sud, les gens du Nord découvraient une autre végétation, typiquement méditerranéenne. Si certaines des plantes cultivées étaient déjà connues dans nos régions, beaucoup de plantes sauvages étaient, elles, sans doute inconnues. Sur le chemin en forme de coquille, un petit avant-goût des garrigues nous plonge dans les parfums de la Méditerranée avec la lavande, le romarin, le thym, l'origan et le laurier. Les cistes et le jasmin aux fleurs odorantes, le figuier et l'argousier côtoient le pistachier et l'olivier.
Le jardin de Marie
Jardin de bouquet, jardin de fleurs, il est aussi utilitaire que symbolique. On y cultive les fleurs qui serviront à garnir les autels mais aussi à parer le jardin, au rythme des fêtes liturgiques. Le jardin est entouré de claustras, symbole de la chasteté, évoquant le jardin clos. Dès le XIIème, le jardin devient en effet dans l'iconographie l'emblème de Marie, métaphore de la Dame, de la Vierge, de l'Epouse. Il restera plus tard celui de la femme en général dans la littérature courtoise.
Le culte des fleurs
Dans les premiers temps de l'Eglise primitive, l'usage des fleurs était proscrit, rappelant trop les rites, les cérémonies païennes et les sacrifices sanglants auxquels elles étaient associées. Pour asseoir son autorité et abolir les cultes païens, l'église supprima les offrandes florales, guirlandes et couronnes romaines. L'interdit touche même la cueillette des fleurs des champs. C'est pourtant par le biais de l'Eglise que les fleurs seront revalorisées. Dans le cas de la rose, ce sont sans doute ses propriétés médicinales qui lui ouvrirent les portes du jardin des simples. Le savoir botanique des Anciens étant inlassablement copié et transmis par les moines copistes dans les monastères, les propriétés des fleurs leur étaient bien connues. Peu à peu, la beauté des fleurs prend le dessus et elles retrouvent le chemin des autels. Pour assumer ce rôle, elles doivent retrouver une nouvelle innocence. Transformées en attribut de Marie, elles se drapent de ses vertus. Ainsi, la rose, toujours elle, autrefois liée à Venus et à l'amour charnel, devient symbole de la pureté de la Vierge lorsqu'elle est blanche, et image de la passion du Christ et de l'amour divin lorsqu'elle est rouge.
Peu à peu, l'usage décoratif des fleurs s'impose, en parallèle avec une nouvelle vision de la femme et le développement du culte marial. Aussi, dans les monastères, un jardin est consacré à la culture des fleurs à bouquet. Chacune a une signification, souvent complexe, variant selon le contexte ou les époques. Tout étant symbole au Moyen Age, la réalisation des bouquets devait probablement être elle aussi porteuse de message, ou à tout le moins tenir compte de la symbolique des fleurs. L'ancolie, associée à la colombe, est la fleur du Saint-Esprit, l'iris celle de la douleur.
Les oeillets, très prisés durant tout le Moyen Age, sont liés à la rédemption, à la Passion du Christ et à la victoire de l’amour sacré dans le monde divin. L'anémone est un symbole de chagrin. La giroflée, comme d'autres plantes de la famille des crucifères dont le nom souligne la forme en croix de leurs fleurs, est elle aussi, associée à la Passion du Christ. Le lierre marque l'attachement jusqu'à la mort.
Mais de toutes les fleurs, c'est sans conteste la rose que l'on associe le plus à Marie, dont elle devint une sorte de métaphore. Mis à part quelques espèces botaniques, il est difficile de s'avancer sur l'identité précise des variétés de roses connues au Moyen Age, sans doute pour la plupart disparues aujourd'hui. Les roses présentées ici comptent parmi les plus anciennes, comme le rosier "Quatre saisons", "Cuisse de Nymphe", "Tuscany" et la fameuse "Rose de Provins", Rosa Gallica officinalis, rapportée par Thibault de Champagne à Provins à son retour de Croisade.
La guerre des deux roses
Entre le jardin de Marie et le jardin d'amour, quelques rosiers évoquent la légende de la "Guerre des deux Roses". Celle-ci prend son origine au XVe, dans les guerres civiles ayant opposé durant près de 30 ans les familles de York et de Lancastre qui se disputaient la couronne d'Angleterre.
Les Mille-fleurs
L'art de la tapisserie connaît un essor considérable durant le Moyen Age. Les seigneurs des XIVème et XVème menaient une vie itinérante, transportant avec eux leur cour, leurs domestiques et leurs biens, meubles, vaisselles et tapisseries. Les sujets pouvaient être religieux ou profanes, comme le très célèbre ensemble de tapisserie de la Dame à la Licorne. Ce type de tapisserie, appelée Mille-fleurs, dont le fond et les bordures étaient remplis de plantes, fleurs et fruits, fit la réputation des artisans belges à Bruxelles, Anvers ou Tournai entre autre.
Chaque fleur représente en soi tout un langage et porte souvent plusieurs significations qui changent selon le sujet de l'œuvre. Par exemple, la pensée est la fleur de la Passion du Christ car elle rappelle, par le nombre de ses pétales, les cinq plaies du Christ et par ses trois couleurs, la Trinité. Les œillets, symboles de rédemption, sont aussi le symbole des fiançailles ou de la fidélité. La pâquerette signifie l'innocence, le plantain est associé à ceux qui cherchent le chemin de la perfection, le pissenlit à l'amertume de la douleur de la passion.
Plusieurs parterres floraux, dispersés dans le jardin, ont été réalisés à la manière d'une tapisserie. Leurs motifs formés par les touffes d'œillets, lychnis, fraisiers ou pâquerettes, entre autre, se répètent régulièrement comme la trame d'un tissu.
Le jardin d’amour courtois
Lieu de plaisir et de rencontre, on y trouve des fleurs aux parfums voluptueux, des oiseaux chanteurs, des fruits au goût délicieux. Il accueille chevaliers et grandes dames, poètes et troubadours qui content fleurette au milieu de prés en fleurs. Ce jardin se compose de banquettes surélevées garnies de sagine, les banquettes d'amour, entourant une fontaine et installées au milieu de tapis de fleurs.
Les jardins profanes
Le renforcement du système féodal favorise le développement d'une manière de vivre seigneuriale raffinée et insouciante, qui donnera naissance aux romans d'amour et de chevalerie. Parmi les poèmes les plus connus, le Roman de la Rose montre toute l'étendue de la symbolique du jardin dans l'amour courtois. Nous avons très peu d'informations sur les vrais jardins privés, mais la littérature y fait si systématiquement référence qu'il est logique de penser qu'ils ont réellement existé et devaient ressembler plus ou moins à leur image idéalisée dans les livres. Outre les jardins utilitaires dont les châteaux étaient probablement pourvus pour les mêmes raisons que les abbayes, ou les jardins d'apothicaires dans les villes, la caractéristique du jardin profane est d'être avant tout un lieu de plaisir, ce qui le démarque totalement des jardins monastiques. Les Croisades influencèrent certainement nos jardins européens, apportant de nouvelles plantes, l'art de vivre et le savoir-faire oriental. Une des rares descriptions de ces "nouveaux jardins" qui nous soit parvenue est celle du Parc d'Hesdin, de Robert II d'Artois. 940 hectares de parc abritaient de multiples merveilles : pavillons de plaisance, ménageries, volières géantes, automates…
Le jardin d’amour, verger de symbole
Passionné, sensuel, l'amour courtois est aussi charnel, voire concupiscent, et lié au péché originel. Comme Adam et Eve, les amants sont soumis à la tentation au milieu du jardin. Celui-ci sera soit le jardin clos symbole de chasteté, soit le jardin secret abritant les plaisirs terrestres. La femme est considérée comme la grande fautive et la responsable de la perte du Paradis terrestre… et donc on s'en méfie. Quasiment absente de la littérature épique, elle prend sa revanche dans l'art de l'amour courtois. Elle y a la place dominante, devient l'objet de tous les désirs. Ici, au milieu de son jardin dont elle décide ou non d'ouvrir la porte à son amant, c'est elle qui dicte sa loi et ses caprices. Le XIIème siècle voit en même temps que le développement de l'amour courtois, un changement dans la façon de voir les femmes et leurs rapports avec les hommes ainsi que l'intensification du culte de Marie. Le jardin clos des enluminures prend alors un double sens : soit l'image de la pureté de la Dame, chaste et fidèle à l'image de Marie, placée au centre du jardin d'Eden retrouvé, soit celle d'un lieu de délices voué aux plaisirs interdits. Le jardin devient alors une sorte de terrain de jeu où s'opposent le Roi ou l'Epoux, la Dame et le Chevalier ou l'Amant.
Lieu de délices, le jardin touche aux 5 sens, thème récurrent dans l'imagerie médiévale. La vue est comblée par les fleurs et le vert gazon, l'odorat par les parfums, le goût par les fruits du verger. De nombreuses représentations montrent des musiciens et chanteurs, quand ce n'est pas la Dame elle-même ou le chevalier dont la voix ou l'instrument réjouit l'ouïe.
Dans le jardin, chaque élément a sa signification et sa raison d'être. Les banquettes d’amour offrent le confort nécessaire à libérer l'esprit, mais parlent aussi de ce que l'on y fera... Elles sont situées dans une prairie fleurie, ouverte et claire. La clarté de la clairière protégée par des murs s'oppose à l'aspect sombre des bois extérieurs, lieux de tous les dangers. Elle évoque le printemps, saison des amours par excellence. Ephémères symboles de jeunesse, les fleurs ont un langage propre. La tour prend une signification importante. Symbole de la force, elle peut représenter la fidélité ou les amours contrariés et l'interdit créé par les liens du mariage dans lesquels est enfermé l'objet de convoitise de l'amant. La tour est ainsi soit la Dame rendue inaccessible pour son amant, soit l'épouse fidèle dans toute la force de la chasteté.
L'eau est un élément essentiel du jardin courtois, symbolisant la vie et la fécondité, un peu à la manière de la fontaine de jouvence. L'eau vive jaillissant de la fontaine est l'image de la jeunesse et de la passion.
Image du Paradis lorsqu'il forme un cercle, celle de la perfection lorsqu'il est carré, le jardin est généralement clos par un mur ou une palissade, représentant souvent la fidélité de la Dame. Il est pourvu de portes, symbole de passage, que seule une initiation permet d'ouvrir. Petite, dérobée, fermée ou unique, la porte signifie l'appartenance, la fidélité ou l'inaccessibilité. Ouverte, elle autorise l'Amant à tous les espoirs.
Les arbres taillés en plateaux, parfois cultivés en pots, montrent la domination de l'homme sur la nature, homme qui par son travail et son savoir-faire doit extraire la quintessence de la nature sauvage par la domestication. L'ordre, le contrôle de soi s'oppose au laisser aller des prairies et des bois. Le jardin est un lieu clairement domestiqué, ordonné, réglé, à l'image de ce que l'on attend des héros de l'époque. Si les nobles sont trop délicats pour s'occuper des lourds travaux des champs, le jardinage leur est conseillé, comme exercice agréable, futile et sain.
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